Défense européenne : Une nécessité géostratégique

Cet article est issu du numéro 1 (novembre 2019) de la Revue du BSD. Téléchargement de l’article en PDF.

Par Thomas Estève-Robert, étudiant à Sciences Po Lyon / Temps de lecture : 30 minutes

        L’Europe de la défense n’est pas une idée neuve. Il s’en était en effet fallu de 50 voix de parlementaires français pour que n’éclose pas dès 1954 une réelle armée européenne possédant un uniforme commun et placée sous commandement de l’OTAN. Il est intéressant de remarquer qu’il y a 65 ans, 10 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce projet de Communauté Européenne de Défense (CED) allait bien plus loin dans l’interpénétration des outils militaires des pays de la CEE d’alors que tous les projets proposés depuis. Signe des temps, la tutelle otanienne du projet inscrivait clairement cette initiative dans un bloc atlantiste supervisé par la superpuissance américaine, quand aujourd’hui les velléités d’intégration européenne en matière de défense sont plutôt pour les Européens un moyen de regagner une souveraineté militaire vis-à-vis d’une Amérique en crise existentielle dont la politique et la diplomatie laissent de plus en plus circonspectes les nations du vieux continent.

L’alignement des planètes propice à une intégration européenne post-seconde guerre mondiale prit fin rapidement à la suite du refus français. Durant la guerre froide, l’OTAN agit ainsi comme un organe de supervision souple, capable de coordonner une éventuelle entrée en guerre face à la menace soviétique et s’assurant du maintien d’une certaine cohérence technico-doctrinale entre les armées du bloc. À côté de cela, chacun était laissé à sa « tambouille » interne, gérant ses armées comme bon lui semblait. A fortiori, l’arrivée en France du souverainisme gaullien (qui sortit du commandement intégré de l’OTAN en 1966) contribua à faire des questions militaires une chasse gardée absolue des états membres de la CEE, la construction européenne évitant soigneusement le sujet pour privilégier l’intégration économique.  

Ce n’est que bien plus récemment que la question de la sécurité est revenue sur la table des projets européens par le volet diplomatique après un timide mécanisme de Coopération Politique européenne (CPE) mis en place en 1970 et chargé de favoriser le dialogue des pays de la CEE sur les questions diplomatiques. En effet, en 1992, dans la foulée du traité de Maastricht qui crée l’Union européenne (UE), cette dernière se dote d’une « Politique étrangère de Sécurité commune » qui constitue l’un des trois piliers de la nouvelle entité. Cette dernière s’incarne principalement par la création d’un poste de « Haut-Représentant », sorte de Ministre des Affaires étrangères de l’Union dont les fonctions furent élargies par le traité de Lisbonne en 2009. De facto, le volontarisme affiché par les traités fut relativement symbolique. Les cas de l’invasion de l’Irak en 2003, où l’union s’est scindée entre le camp de ceux qui ont accompagné l’intervention américaine (Royaume-Uni, Pologne, Espagne) et le camp de la paix (France, Allemagne) illustre que la réalité diplomatico-militaire est restée très largement nationale.

Quelque part, cela apparaît comme somme toute logique. Si l’on considère la fenêtre de tir de l’immédiat après-guerre comme conjoncturelle au sein d’un continent alors traumatisé par les armes, on remarquera que les réalités nationales n’ont fait que de réapparaître progressivement. En admettant que la guerre soit, ainsi que le disait Clausewitz « la continuation de la politique par d’autres moyens », alors l’outil militaire qui la permet est le bras de la diplomatie d’un état souverain. Ainsi, donner une armée à une Union européenne sans unité politique ni diplomatique reviendrait à doter d’une armée un non-état qui ne pourrait par définition l’utiliser pour affirmer une souveraineté qu’il n’a pas.        Se faisant, tant que la brique élémentaire et principale de la souveraineté demeure l’État-nation, il semble évident que ce dernier reste le détenteur souverain de son armée[1].

Pour créer une véritable armée européenne intégrée et mutualisée qui obéirait à un hypothétique gouvernement de l’UE, il faudrait en somme faire de cette dernière un état fédéral souverain à la diplomatie unifiée, reléguant les États-nations à un statut « régional ».

S’il n’entre pas dans le cadre de cet article d’analyser en détail les possibilités d’accomplissement d’un projet fédéral européen sur le long-terme, bornons-nous à constater que son avenir à court terme semble largement compromis, et qu’il est peu probable de le voir émerger à une échéance de 10 ou 15 ans. Ce faisant, il est tout aussi peu probable, et non souhaitable comme nous l’avons vu, qu’une intégration européenne en termes de défense porte atteinte de manière décisive à la souveraineté militaire de jure ou de facto des états membres. 

Est-ce donc à dire qu’il faut enterrer toute possibilité d’Europe de la Défense ? L’objet de cet article est précisément de défendre l’idée que, pour autant, un approfondissement des liens diplomatiques, industriels et doctrinaux au sein de l’UE est nécessaire et possible. Dans un XXIe siècle marqué par le retour d’états-puissance comme la Russie et la Chine, et alors que les liens militaro-diplomatiques entre Europe et Amérique sont distendus, l’Europe doit acquérir une véritable autonomie géostratégique. A plus forte raison, un rapprochement industriel est nécessaire pour pérenniser la souveraineté européenne en matière d’armement, avec en ligne de mire un modèle d’armée soutenable dans un contexte économique contraint.

 

UNE EUROPE DE LA DÉFENSE, MAIS POUR QUOI FAIRE ?

 

Penchons-nous un instant sur l’état global des armées européennes. En 2016, les dépenses combinées de tous les pays de l’union atteignaient 252,7 milliards de dollars, loin derrière les États-Unis (650 milliards), mais devant la Chine (entre 150 et 250 milliards de dollars), et largement devant la Russie (60 milliards) ou l’Inde (50 milliards). Même en soustrayant le budget britannique (50 milliards), l’Union européenne est ainsi dotée du 2e ou 3e budget militaire mondial[2].

Pourtant, du fait du fractionnement des états, les capacités globales en terme militaire de l’Union ne reflètent pas cette apparente abondance de moyen financier. Au-delà des comparaisons purement comptables du nombre d’avions, de chars ou de militaires dont la pertinence est plus que discutable, il est plus intéressant de constater qu’aujourd’hui, seules la Grande-Bretagne et la France disposent d’un outil militaire capable de répondre à l’ensemble du spectre de menace et surtout d’intervenir à l’étranger de manière (presque) autonome. Si l’on exclut de l’équation une Grande-Bretagne bientôt sortie, il faut admettre que la capacité de l’Europe à agir en dehors de ses frontières pour protéger ses intérêts est quasi nulle.

Cela fut aggravé par les politiques massives de réduction des crédits militaires depuis les années 90 dans un contexte de dividendes de la paix, avec des budgets de la Défense tournant dans de nombreux pays autour d’à peine 1,20% du PIB. Ceci, conjugué à une professionnalisation remplaçant la conscription par des armées de haute technologie dans un contexte d’équipements de plus en plus couteux[3] a conduit à une réduction spectaculaire du format des forces[4], réduits dans certains pays à une armée de métier « minimale » voir quasi symbolique, avec certes des matériels souvent récents voir derniers cris et des soldats plutôt bien armés, mais en nombre échantillonnaires[5].  

L’on pourrait se dire qu’après tout, ce n’est pas dramatique. Les pays européens sont pacifistes dans leur politique étrangère, les menaces sont faibles et, lorsque malgré tout une crise sérieuse éclate (comme l’essor de Daech en Irak-Syrie en 2014), une participation symbolique à côté de l’armada américaine suffit. Le Danemark, le Portugal ou la République Tchèque semblent ainsi par exemple ne pas avoir d’intérêt évident à posséder un outil militaire capable d’agir sérieusement à l’étranger face à des menaces qui, au pire, seront prises en charge par d’autres (comprendre : les États-Unis).  

 Penser l’avenir de la Défense européenne, c’est donc tout d’abord s’interroger sur sa nécessité et son périmètre d’action : Quels sont les intérêts stratégiques communs des pays de l’UE ? Quelles sont les menaces probables auxquelles devront faire face ces pays ? Quels moyens leur seront nécessaires ? L’Amérique sera-t-elle toujours cet allié stratégique évident aux moyens militaires illimités assurant la protection du continent européen ? Quid de la Russie ? Menace existentielle ou partenaire ? Et la Chine ? Future superpuissance à volonté hégémonique ? En clair, dans quel monde l’Europe sera-t-elle amenée à évoluer ?

En 2003, le document de la Stratégie européenne de Sécurité[6], feuille de route stratégique publiée sous l’autorité du Haut-Représentant dans le cadre de la PESC, offrait pour la première fois une réflexion stratégique sur les enjeux auxquels l’UE devait faire face. A l’époque, le ton était pour le moins optimiste, le texte parlant d’une « période de paix et de prospérité sans précédent » dans son introduction. Si l’accent est mis, 2 ans après le 11 septembre, sur la menace terroriste et les engagements humanitaires de l’UE en Afrique et dans les Balkans, aucun acteur étatique n’est identifié comme menaçant pour l’Union. Les États-Unis sont vus comme un partenaire évident de l’Europe, le document expliquant que « la relation transatlantique est irremplaçable » et évoquant un lien entre Europe et États-Unis capable de « constituer une formidable force au service du bien dans le monde ».  La Russie est citée sous les traits d’un partenaire potentiel et la Chine, qui vient de rentrer dans l’OMS, est à peine évoquée.

Autant dire donc que, presque vingt ans plus tard, le contexte global apparaît comme bien différent.

 

CHINE ET RUSSIE : PUISSANCES « RÉVISIONNISTES »

 

La réapparition de rivaux étatiques majeurs animés par une volonté de puissance tranche en effet radicalement avec le contexte de « fin de l’histoire » issue de l’immédiat après-guerre froide et constitue peut-être la rupture la plus visible avec la situation décrite dans le rapport de 2003.

Une Russie revancharde …

La Russie, en premier lieu, redevient un acteur stratégique majeur après une décennie 90 noire marquée par l’effondrement économique du pays[7] consécutif à la fin du communisme et à la conversion à marche forcée du pays à l’économie de marché. La présidence de Vladimir Poutine, depuis 2001, est marquée par une volonté de restauration du prestige diplomatique d’un pays qui a vécu la fin de l’URSS et l’effondrement de son « empire » comme une profonde humiliation. Appuyée sur un certain consensus populaire[8] vis-à-vis de cette remontée en puissance géopolitique et portée par une économie qui a repris des couleurs dans les années 2000, la Russie entend reconquérir son précarré, assoir sa crédibilité et peser comme puissance majeure capable de défendre ses intérêts. Si la Russie avait gardé l’habitude d’interventions très musclées de ses forces armées pour défendre son intégrité territoriale en Tchétchénie ou en Géorgie[9], la décennie 2010 marque le retour d’un interventionnisme russe à l’extérieur de ses frontières, en soutien à Bachar El-Assad en Syrie ou via la pratique d’une guerre hybride dans l’Est de l’Ukraine, s’appuyant sur les minorités russes de la région.

… Mais aux perspectives limitées

  La Russie, servie par des dirigeants compétents et une stratégie géopolitique cohérente, est donc capable de coups d’opportunités sur la scène internationale en exploitant les atermoiements de ses adversaires comme en Syrie et en Ukraine.  Elle n’en reste toutefois pas moins un pays au PIB nominal inférieur à celui de l’Italie, à la démographie chancelante et au niveau de vie stagnant. Même son outil militaire, tant vanté, est vieillissant par bien des aspects en dépit d’une industrie de pointe héritée de l’URSS, et son budget militaire la place derrière des pays comme la France ou l’Inde. Ainsi, l’armée russe apparaît comme un patchwork regroupant d’une part un matériel encore nombreux mais très vieillissant issu de l’ère soviétique et de quelques équipements de pointe mais dont le budget militaire restreint ne permet pas l’acquisition dans de grandes quantités. En clair, la Russie n’a pas les caractéristiques structurelles d’une superpuissance sur le long terme. Ce faisant, en dépit de toute la volonté du monde de ses dirigeants, ses capacités de nuisance réelles face à une Europe unie demeurent assez faibles. I

Quelque part, en adoptant une vision purement cynique, il est même possible de voir le retour de cette agressivité russe comme une formidable opportunité pour l’Europe. Car si les ambitions de cette Russie revancharde vis-à-vis des états baltes et de l’est de l’Europe[10] mettent l’Union dans l’obligation d’assumer ses responsabilités, c’est aussi une occasion historique de démontrer la crédibilité de l’unité diplomatique et militaire européenne. A fortiori, cette Russie diminuée est clairement gérable par l’Europe seule et constitue un défi « à taille européenne », par opposition avec le danger mortel représenté jadis par la superpuissance soviétique qui justifiait de se réfugier derrière le bouclier américain.  

La Chine : une Superpuissance en devenir …

Tout à l’inverse de la Russie, la Chine affiche quant à elle clairement un profil de superpuissance. Ayant rompue avec le communisme économique traditionnel au profit d’un modèle mixte associant libre-échange et capitalisme d’état, son PIB, qui a déjà dépassé celui américain à parité de pouvoir d’achat, deviendra le premier mondial dans les années 2020[11]. Sa vaste population de 1 milliard 400 millions d’individus a connu une augmentation exceptionnelle de son niveau de vie au cours de deux décennies de croissance à deux chiffres. « L’usine du monde » comme on l’a longtemps appelée voit ainsi naître en son sein une vaste classe moyenne qui nourrit sa demande intérieure et la rend moins dépendante de ses exportations. Surtout, la Chine voit une montée en gamme de son industrie, rivalisant de plus en plus avec les occidentaux dans les secteurs de hautes-technologies[12].

Ce marché intérieur florissant qui aiguise l’appétit des multinationales du monde entier participe aussi indirectement à la naissance d’un soft-power chinois, les produits culturels à vocation mondiale (les films notamment) étant de plus en plus marketés pour plaire au public chinois[13].

Appuyée sur un parti communiste tenant le pays d’une main de fer avec un modèle de société autoritaire qui ne semble pour l’instant pas remis en cause au sein de la population, la Chine se fait aussi pionnière dans les techniques de surveillance de masse, faisant usage de méthodes et de technologies de répression dignes d’une dystopie à l’encontre de ses minorités tibétaines et ouïghoures[14].

Surtout, l’Empire du Milieu nourrit une ambition géopolitique dévorante sous l’impulsion du président Xi Jinping, en place depuis 2012. Ce dernier, que certains observateurs surnomment désormais « l’Empereur », a progressivement resserré l’étau du Parti sur la société après des années de relatif relâchement du contrôle politique tout en renforçant son propre pouvoir personnel. Xi Jinping assume une rhétorique nationaliste au service d’un expansionnisme politique et militaire qui tranche avec la prudence et la modération qui caractérisaient traditionnellement la diplomatie chinoise. Sous sa présidence, le budget militaire chinois atteint désormais la moitié de celui américain et les chantiers navals militaires chinois sortent l’équivalent en tonnage de la Marine française tous les 48 mois[15]. La Chine entend profiter de cette puissance maritime pour contester la suprématie américaine en la matière et faire de la mer de Chine un espace acquis où nul ne pourra contester son hégémonie.

Le pays revendique ainsi la souveraineté d’îlots de plus en plus lointains, bien au-delà de ce que lui accordent les traités et accords de délimitations internationaux, et qu’il militarise en y déployant des batteries de missiles et des radars. Cette politique du fait accompli dans la prise de contrôle de confettis de terre ferme au milieu de l’océan ne manque pas de provoquer de vives tensions avec les pays voisins qui s’inquiètent de la posture de plus en plus offensive de la Chine à mesure que sa puissance augmente[16].

La Chine emploie aussi sa formidable puissance économique et ses marges budgétaires considérables pour financer de vastes projets d’infrastructures (ports, routes, voies ferrées, etc.) à l’étranger, le tout dans le cadre de la politique globale de développement des « nouvelles routes de la soie »[17].

Ces financements de grands travaux à l’étranger permettent à la Chine de développer rapidement son influence diplomatique, lui assurant un maillage de ses routes commerciales par des infrastructures portuaires et ferroviaires concédées à ses entreprises d’État, voir directement sous son contrôle lorsque les pays concernés ne peuvent pas rembourser les prêts consentis.

… et une menace pour l’Union Européenne ?

Si cette politique étrangère concerne surtout des pays émergents d’Asie et d’Afrique, l’Union européenne n’est pas épargnée. En témoigne l’accord signé entre la Chine et l’Italie le 23 mars dernier. La Chine financera ainsi entre autres la rénovation des ports de Trieste et de Gênes en échange d’une prise de participation à hauteur de 49% dans les entreprises gérant ces concessions portuaires. Cet accord, signé en « cavalier seul » par le duo Salvini-Di Maio a provoqué l’ire de nombreux pays européens. Les principales chancelleries d’Europe considèrent en effet que face à la menace que représentent les offensives économiques chinoises, l’Europe doit se montrer unie, d’autant que nombreux sujets opposent l’Union et la Chine.

Au-delà de la traditionnelle question des droits de l’homme, ce sont évidemment surtout des tensions économiques qui animent les relations entre les deux géants. L’Europe reproche notamment à la Chine la dissymétrie de l’ouverture de leurs marchés respectifs. Ainsi, si 90% des marchés publics européens sont ouverts aux entreprises chinoises, la réciproque n’est pas vraie[18]. De même, la porosité entre entreprises et État du côté chinois rend souvent problématique les investissements chinois en Europe.  « Les investissements américains en Europe ont un but commercial, ceux des Chinois visent à faire main basse sur nos technologies » résume un fonctionnaire européen[19]. Cela pose de nombreux problèmes de sécurités dans le secteur clé, comme l’illustre le cas de l’entreprise de télécom chinoise Huawei dans le cadre de du déploiement de la 5G : les Européens (comme les américains) soupçonnent à juste titre la compagnie, qui entretient des liens étroits avec l’État chinois, de permettre aux services de renseignements de l’Empire du Milieu d’accéder à ses réseaux et bases de données[20]. Dans ces conditions, de nombreux pays européens ont d’ores et déjà exclu l’entreprise des appels d’offres.

Autres cas problématiques sont les subventions cachées de l’État chinois à son secteur secondaire. Le cas de l’acier avait agité l’actualité en 2017. En effet, ces subventions permettent aux producteurs chinois de baisser les prix au-delà de tout coût de revient, le tout afin d’asphyxier et de tuer toute concurrence internationale. Face à cela l’Europe avait réagi vigoureusement avec des mesures anti-dumping.

Jean-Claude Juncker, futur ex-Président de la Commission européenne, résumait en mars dernier « la Chine est à la fois un concurrent, un partenaire, un rival ».

On le comprend, les tensions entre la Chine et l’Europe sont pour le moment très majoritairement d’ordres commerciales. Contrairement aux États-Unis, les pays européens ne possèdent pas d’enjeux vitaux dans la région pacifique où se concentre l’expansion militaire chinoise. Toutefois, le cas Huawei doit nous rappeler que la souveraineté et la sécurité militaire de l’Europe sont aussi une question de sécurité des données et des infrastructures, domaine où l’espionnage et les entreprises chinois sont très actifs. A fortiori, dans une optique d’interpénétration croissante des outils et informations militaires entre pays européens, toute faille nationale peut menacer l’intégralité des pays de l’Union. Il convient donc de coordonner nos décisions sur des questions stratégiques comme celles liées aux infrastructures internet et de ne faire preuve d’aucune naïveté vis-à-vis des méthodes chinoises.

 

DES ÉTATS-UNIS PLUS DISTANTS

 

Si l’Europe de l’Est affiche, comme on l’a vu, sa nervosité face à la menace russe, c’est aussi que le traditionnel allié américain apparaît plus distant en dépit des mesures de réassurances prises dans le cadre de l’OTAN en 2014. La superpuissance états-unienne, garante de l’Europe de l’Ouest face à l’Ours soviétique durant la guerre froide[21] semble désormais nettement plus frileuse à assumer la protection du vieux continent. En effet, le lien transatlantique, si fort depuis 1945 et encore rappelé dans des termes élogieux dans le rapport de 2003 s’est considérablement érodé en ce début de XXIe siècle. S’il serait fastidieux de faire l’inventaire des étapes de cette fragilisation, évoquons les 3 piliers de cette dislocation : la remise en cause du leadership américain, la crise d’identité américaine menant à la tentation isolationniste et enfin la divergence croissante des intérêts géostratégiques entre Europe et Amérique.

La crise de l’appareil militaire américain

En premier lieu, les guerres moyen-orientales des USA en Irak et en Afghanistan ont abouti à des bourbiers géopolitiques inextricables où les États-Unis se sont révélés impuissants à emporter la décision malgré leurs moyens considérables. Maya Kandel dans son livre Les États-Unis et le Monde[22] parle ainsi d’une décennie 2000 où la conjugaison des échecs irako-afghans et du krach boursier de 2008 ont abouti à une « triple crise de la politique étrangère » américaine : « Crise de légitimité, crise de crédibilité, crise de moyens [qui vont] de pair avec une crise d’identité ». Ces trois crises qui réduisent les marges de manœuvre américaines en termes de politique étrangère dans un contexte de faillite de l’ « american way of war »[23].

La crise de l’identité géopolitique américaine

Deuxième point, cette crise d’identité qui en découle fonde une redéfinition du rapport qu’entretient la société américaine avec elle-même et, in fine, avec le reste du monde. Échecs extérieurs et problèmes socio-économiques intérieurs ont fait rentrer les États-Unis dans une phase de doute profond où, pour la première fois depuis longtemps, ils ne sont plus certains de la supériorité de leur mode de vie ni de leur destinée manifeste ; encore moins du bien-fondé de leurs velléités messianiques en politique étrangère. Cette crise d’identité de la nation américaine aboutit depuis la présidence Obama à un certain désengagement américain teinté d’isolationnisme, avec l’idée de « reconstruction intérieure »[24] de l’Amérique.  

Dans ce contexte, la plupart des candidats à l’élection présidentielle de 2016 ont défendu des positions en rupture vis-à-vis de la politique étrangère traditionnelle de l’Amérique. Du camp républicain à celui démocrate, un Donald Trump comme un Bernie Sanders ont appelé tous deux à un désengagement américain du monde – certes avec des justifications différentes. Ce relatif unanimisme (où Hillary Clinton, sur une ligne néoconservatrice traditionnelle faisait exception) fait écho à un sentiment global de lassitude vis-à-vis des guerres de la part de l’opinion publique américaine. Dans ce contexte, l’appui américain à l’Europe apparaît plus incertain, moins automatique, et les sorties furieuses de Donald Trump sur un éventuel (quoiqu’improbable) retrait des États-Unis de cette « OTAN qui coûte trop cher », ou ses appels répétés aux Européens à « payer pour leur propre sécurité »[25] soulignent cette volonté de mise en retrait américain vis-à-vis de la protection du Vieux Continent.

Le recentrage américain sur l’Asie et la divergence atlantique

Enfin, et cela constitue peut-être le facteur le plus impactant des relations européo-américaines sur le long terme, il est probable que les intérêts géopolitiques respectifs des États-Unis et de l’Europe divergent fortement à l’avenir sur de nombreuses questions cruciales. Cela constitue une nouveauté majeure. Il est évident de rappeler que si le lien transatlantique a été si fort, si naturel et évident depuis 1945, c’est aussi et surtout car les intérêts entre l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, les deux faces de cet Occident capitaliste et démocratique, ont toujours très fortement convergé, à commencer par la lutte contre l’URSS durant la guerre froide qui fut le creuset de l’OTAN. 

Ce débouclage géostratégique transatlantique est la conséquence de tendances géographiques et économiques lourdes de longs termes.  Les États-Unis se recentrent sur le Pacifique et l’Asie. La National Defense Strategy 2018[26], courte publication qui détaille les orientations stratégiques du Pentagone cite ainsi comme principale menace la Russie, mais surtout la Chine. Le document estime qu’« Il est de plus en plus clair que la Chine et la Russie veulent façonner un monde compatible avec leur modèle autoritaire, et obtenir un droit de véto sur les décisions des autres pays en matière économique, diplomatique et sécuritaire ». Dans le même temps, Donald Trump se livre à une guerre commerciale d’une violence inouïe vis-à-vis de l’Empire du Milieu à coup de dizaines de milliards de dollars de taxes sur les importations, allant jusqu’à menacer la croissance économique mondiale[27]. Il semble clair que la Politique américaine du XXIe siècle se concentrera sur sa rivalité avec la néo-superpuissance chinoise aux visées expansionnistes dans ce qui apparaît de plus en plus nettement comme une potentielle nouvelle guerre froide[28].

 Dans ce contexte, et contrairement à la « vraie » guerre froide, il ne semble pas évident que les intérêts européens soient de suivre les États-Unis contre la Chine. Certes, l’essor chinois pose, comme nous l’avons vu, de nombreux défis à l’Europe, mais nous n’avons pas les mêmes intérêts vitaux que les États-Unis dans le Pacifique, nous ne sommes pas les garants de l’indépendance taiwanaise, et il n’est pas évident non plus que nous ayons intérêt à nous joindre à la guerre commerciale de Donald Trump[29]. En clair, l’Amérique a beaucoup plus de raison de monter en tension vis-à-vis de la Chine que nous. Si l’Europe doit se montrer ferme, unie et vigilante face à la Chine, elle doit aussi être capable de développer une politique singulière et nuancée vis-à-vis de cette puissance émergente, là où leurs intérêts objectifs et leur inclinaison au leadership mondial semblent condamner les États-Unis à une politique de confrontation.

L’Europe seule face aux soubresauts du Moyen-Orient

Surtout, ce recentrage sur l’Asie met fin à 25 ans de priorité donnée par le Pentagone au Moyen-Orient. Depuis la fin de l’URSS et la guerre du Golfe de 1991, cette « zone » (qui court de l’Égypte à l’Afghanistan dans l’acceptation anglo-saxonne du terme) avait concentré toute l’attention des stratèges américains du fait de son instabilité et de son importance stratégique liée au pétrole. La guerre contre le terrorisme amorcée après le 11 septembre 2001 accentua encore la chose avec les guerres évoquées précédemment. Ce désengagement américain du Moyen-Orient, déjà perceptible dans la gestion de la crise irako-syrienne par la Maison-Blanche, est peut-être plus lourd de conséquences encore pour les Européens que le cas chinois. Car si le Moyen-Orient perd en importance relative pour les États-Unis, l’Europe, elle, est en première ligne face aux soubresauts de cette région. 6 000 km d’océans protègent l’Amérique des flux de réfugiés syriens, aucun de ses ressortissants ou presque n’a embrassé le drapeau noir de Daech et aucune diaspora arabe ne la lie culturellement aux pays du proche et Moyen-Orient. A l’inverse, notre géographie et notre démographie nous arriment au destin du monde arabo-musulman. Dans ce contexte le vide laissé par les Américains fragilise l’Europe. Car si le bilan des guerres contre le terrorisme de l’Amérique fut un désastre pour la région dont l’État islamique est d’ailleurs une conséquence lointaine, l’instabilité chronique du Moyen-Orient n’a pas attendu les bombes américaines pour exister et tout laisse à penser que d’autres guerres et d’autres conflits émailleront la destinée de cette région dans les décennies à venir où de nombreuses puissances émergentes cherchent à jouer leur partition[30]. Or, sans soutien américain, les capacités d’intervention autonome des pays européens sont quasi nulles.

Un cas illustre parfaitement cette dépendance européenne envers les moyens militaires de l’Oncle Sam. Fin août 2013, en pleine guerre civile syrienne et après les attaques chimiques du régime de Bachar El-Assad sur sa population, plusieurs pays européens, à commencer par la France souhaitaient une intervention militaire sous forme de bombardement sur les batteries de missiles et les centres de commandements syriens. Les renseignements sont pris, les cibles désignées. Après plusieurs atermoiements, Barack Obama annonce que les États-Unis n’y participeront pas. Finalement, l’opération est annulée en catastrophe et pas une bombe ne tombera sur le sol syrien[31]. Les Européens ne peuvent que constater à cette occasion que faute du soutien américain, ils n’ont pas les moyens militaires de mener une opération de cette ampleur sauf à prendre des risques démesurés vis-à-vis des enjeux.[32]   

Il en va de même concernant la Coalition internationale dont les bombardements ont joué un rôle central dans le reflux territorial de Daech. Si de nombreux pays européens y ont participé, seuls la France et le Royaume-Uni ont eu un rôle dépassant le stade symbolique. Plus globalement, 90% des frappes étaient d’origines américaines[33]. Un simple calcul permet de comprendre que les 5 pays européens qui participaient aux missions de bombardement, cumulant 138 milliards de dollars de budget militaire[34], n’ont été capables de fournir que 7 à 8% des frappes face à un adversaire qui menaçait pourtant bien davantage la sécurité immédiate de l’Europe que des États-Unis. Si l’on sort le Royaume-Uni de l’équation, le bilan est pire encore. Il apparaît ainsi clairement que, sans aide américaine, jamais l’Europe n’aurait été capable de mettre fin à l’emprise territoriale de l’État islamique en zone irako-syrienne.

 

QUELLES OPTIONS POUR UNE AUTONOMIE EUROPÉENNE ?

 

On l’a compris, face à des défis inédits, et alors que le parapluie militaire américain semble s’étioler, l’Europe est dans l’obligation de prendre en main sa destinée. Au sein même des institutions européennes, la prise de conscience de cette nécessité commence doucement à se faire, et les lignes semblent bouger après des années d’atermoiement. Signes de cette évolution sont les prises de parole d’Ursula Von der Leyen, nouvelle présidente de la Commission européenne (elle prendra ses fonctions le 1er novembre prochain) et de Charles Michel, futur président du Conseil européen. Devant ses commissaires européens réunis à Bruxelles le 10 septembre, la première a en effet érigé comme priorité l’avènement d’« une Europe plus forte sur la scène internationale » quand le second déclarait au même moment aux diplomates européens que « L’UE doit jouer un rôle de leader sur la scène mondiale. Si elle ne le fait pas, d’autres le feront. Et ils le feront dans leur intérêt, pas dans le nôtre »[35].

Si ces prises de paroles n’engagent à rien dans l’absolu, le ton résolument offensif du nouveau couple exécutif de l’Union est de bon augure et promet un volontarisme accru dans les domaines diplomatiques et militaires pour transformer l’Europe en véritable puissance unie. Reste que, comme évoqué en introduction, l’option d’une délégation accrue des prérogatives nationales au profit d’une direction fédéralisée demeure peu probable aux vues des obstacles auxquels il faudrait faire face. Dans une Europe où se côtoient la Hongrie de Viktor Orban, la Pologne du très conservateur et atlantiste parti « Droit et Justice » (PiS), une Italie toujours sous la menace d’un retour de Matteo Salvini[36] et où les sentiments eurosceptiques demeurent vifs dans de nombreux pays[37], l’idée d’une délégation de la diplomatie et des forces armées à l’échelle européenne tient du scénario de science-fiction.

Dans ce contexte, toute la difficulté tient donc dans la mise en place de dispositifs et de politiques favorisant l’unité diplomatique et la convergence des appareils militaires tout en laissant aux états la souveraineté sur ces domaines en dernier ressort.

La convergence des industries de défense

En la matière, la mise en place d’une convergence des industries de défense et d’un mécanisme de préférence communautaire sur les achats militaires semblent les deux premiers jalons les plus simples (en tout cas les moins difficiles) à mettre en œuvre. En effet, l’autonomie militaire commence par une souveraineté en matière de production d’armements, du porte-avions au véhicule de transport de troupes en passant par l’avion de chasse. Si le continent peut s’appuyer en la matière sur de nombreuses compagnies aux savoir-faire et aux finances solides, la complexité croissance des armes et véhicules menace de laisser l’Europe en situation de retard sur les technologies de rupture, la faute à des entreprises de défense trop diluées face aux géants de l’armement américains. En effet, lorsqu’un avion de combat nouvelle génération nécessite des dizaines de milliards de dollars d’investissement en Recherche & Développement, seuls d’énormes groupes peuvent posséder les reins assez solides pour assumer ces dépenses.

C’est pour cela que l’industrie européenne de défense doit se structurer autour de géants de dimensions continentales grâce à la fusion d’entreprises d’envergure nationale entre elles. En la matière, le rapprochement franco-italien entre DCNS et Fincantieri pour créer un conglomérat de la construction navale d’échelle mondiale, ou la fusion entre le français Nexter et l’allemand KMW dans le secteur des blindés terrestres vont dans la bonne direction en dépit des difficultés inhérentes à des opérations comme celles-ci.  

Mais ces nouveaux mastodontes industriels ne pourront rien sans l’assurance d’importantes commandes, afin de lisser ces coûts de développement énormes sur le plus grand nombre possible d’unités. Ainsi, si l’Américain Lockheed Martin qui développe l’avion de combat F-35 peut s’appuyer sur un carnet de commandes de 3 000 exemplaires pour un appareil encore en développement, le français Dassault n’a lui vendu que 357 Rafale dans le monde en 20 ans de service actif. Si bien sûr, le seul marché américain concentre à lui seul 2/3 des F-35 commandés, plus de 350 l’ont été à des pays européens, continent où, hormis en France, Dassault n’est pas parvenu à vendre le moindre Rafale. Quand on sait que par ailleurs le F-35 accumule les difficultés de mise au point, les retards de mise en service et les explosions de coût jusqu’à frôler la catastrophe industrielle[39],[40], on comprend que l’appétence des pays européens pour le matériel militaire américain tient moins aux qualités objectives dudit matériel qu’aux réseaux de lobbying et d’influence des industriels d’outre-Atlantique[41] sur fond de pressions diplomatiques et de tutelle Otanienne.

Patriotisme Économique en matière militaire

Ainsi, l’autonomie industrielle de l’Europe ne pourra s’accomplir que si les pays européens s’efforcent d’acheter préférentiellement du matériel issu de leur propre industrie, comme le font eux-mêmes Russes, Américains ou Chinois. En la matière, les programmes franco-allemands SCAF (avion de combat) et KANT (char d’assaut) sont des initiatives intéressantes auxquelles il faudrait que d’autres états se greffent afin d’élargir la base de clients.

Il est donc prioritaire pour l’UE de plancher sur des dispositifs contraignants à l’échelle européenne pour forcer au patriotisme économique en matière d’armement. A fortiori, cela serait l’occasion de mettre en place des appels d’offres groupés de nombreux pays pour l’achat du même matériel. Les lois du marché étant ce qu’elles sont, une Union européenne négociant à un industriel l’acquisition de 600 avions de chasse aura plus de marges de négociation pour réduire le coût unitaire de chaque jet que des nations arrivant en ordre dispersé pour l’achat de microflottes de quelques dizaines d’appareils. Ces économies d’échelles possibles grâce à des méga-contrats d’envergure européenne adouciraient ainsi le coût d’une remontée en puissance des outils de défense des pays européens dans le contexte budgétaire tendu évoqué précédemment.

A fortiori, une homogénéisation des parcs de matériel entre pays faciliterait grandement l’interopérabilité des armées des différentes nations. Faire fonctionner ensemble deux armées semblables utilisant les mêmes blindés, les mêmes avions et les mêmes hélicoptères est bien sûr plus simple à tous les niveaux.

Construire l’Europe de la défense, déconstruire l’OTAN ?

Comme on l’a vu, l’OTAN est structurellement un outil dirigé par et pour les États-Unis[42]. L’autonomisation de l’Europe d’un point de vue militaire s’inscrit donc par nature en concurrence avec l’OTAN. Selon le principe qu’il faut diviser pour régner, l’Amérique gardera d’autant plus facilement sa domination au sein de l’alliance atlantique si elle a comme partenaire une myriade de petits pays désunis. A l’inverse, la création d’une défense européenne unie avec une autonomie industrielle et pesant presque la moitié du budget militaire américain rééquilibrerait sensiblement l’OTAN en faveur du vieux continent. La diplomatie américaine ne s’y trompe d’ailleurs pas. Elle a vivement critiqué en mars 2019[43] les initiatives de Coopération structurée permanente [CSP ou PESCO], le Fonds européen de Défense [FED] ou encore le Programme européen de développement industriel pour la Défense [PEDID][44], Donald Trump allant jusqu’à qualifier ces projets de « très insultants »[45].

Si les États-Unis, comme on l’a vu précédemment, se désintéressent de la protection des Européens et appellent ces derniers à augmenter leurs dépenses militaires, ils n’envisagent donc pour autant cette montée en puissance européenne que sous l’égide de l’OTAN, le tout afin d’en faire profiter largement le complexe militaro-industriel américain et de garder une certaine marge de contrôle diplomatico-militaire sur l’Europe. Construire une Europe de la Défense pose donc comme défi de tenir tête aux Américains qui n’hésiteront pas à peser de tout leur poids diplomatique et économique pour torpiller les projets allant en ce sens. Cela explique d’ailleurs en partie la difficulté de mise en place desdits projets, une partie des classes politiques européennes gardant un fort tropisme atlantiste. La marge de manœuvre est fine : Les États-Unis sont des partenaires économiques cruciaux pour l’Europe et en dépit de l’éloignement évoqué précédemment, nous gardons évidemment avec eux de nombreux intérêts diplomatiques communs. Une « Guerre froide transatlantique » à base de brouille diplomatique et de mesures de rétentions économiques n’est dans l’intérêt de personne. Il faudra donc de la détermination aux gouvernements européens pour tenir la barre. Si la volonté européenne est forte, les États-Unis n’auront d’autres choix que de se résoudre à laisser cette unification militaire se faire bon an, mal an.  

 

CONCLUSION : DÉCIDER ET AGIR DANS UN MONDE INCERTAIN

 

Le lecteur avisé l’aura compris, la démarche qui a présidé à la rédaction de cet article a été de tenter de déterminer « l’avenir de plus probable » en terme géostratégique afin de prédire où se situeront les intérêts vitaux européens, et proposer ainsi quelques voies d’actions pour protéger ces derniers. En d’autres termes, c’était un exercice de prospective.

Or, l’époque contemporaine est sans doute celle où un exercice comme celui-ci revêt le caractère le plus spéculatif. L’humanité du XXIe siècle évolue en effet dans un monde à la fois extraordinairement complexe et mouvant. Le progrès technique, l’irruption de technologies disruptives (intelligence artificielle, transhumanisme) et les changements sociaux ne cessent de révolutionner le fonctionnement des sociétés humaines à un rythme de plus en plus rapide. Dans le même temps, notre espèce fait face à des défis écologiques et climatiques d’une ampleur inédite qui remettent en cause les fondements du monde moderne hérité de la révolution industrielle. Ce faisant, une myriade de scénarios totalement antinomiques semblent parfaitement crédibles concernant l’avenir de l’humanité à moyen terme, de l’utopie transhumaniste de fusion complète entre l’homme et la machine[46] à l’effondrement brutal et proche de nos civilisations[47].

Naturellement, ces divers scénarios impactent directement la perception que l’on se fait d’un projet politique, comme celui d’une Europe de la défense, qui se pense en termes de décennies. Le concert des nations et les rivalités diplomatiques telles qu’on les a connus depuis l’essor d’états structurés au Néolithique sont des concepts qui n’auraient sans doute plus cours ni pertinence au sein d’une transhumanité évoluant dans des mondes largement artificiels et numériques. De même, les élucubrations sur l’essor géopolitique chinois où les velléités militaires russes n’ont pas grand sens non plus si le monde que l’on connait est voué à s’effondrer avant 2050.

Cette extraordinaire diversité des possibles concernant le futur de l’humanité a donc une conséquence : Le monde est devenu plus imprévisible. S’il était raisonnable pour l’homme du XVIe siècle de supposer que le monde qui adviendrait dans 100 ans serait sensiblement identique à celui qu’il connait, ce serai déjà très déraisonnable de supposer cela à échéance de 20 ans pour l’homme du XXIe. Dans ce cadre, le futurologue en herbe, en dépit de l’abondance de données dont il dispose, doit faire preuve d’une grande modestie dans ses prétentions à « lire » l’avenir : repérer les tendances et prolonger les courbes ne suffit pas, car le futur n’est jamais la caricature du présent.

Un constat s’impose donc : mener un projet de longue haleine à notre époque, c’est décider, arbitrer et agir dans un monde incertain. C’est accepter l’idée que l’on se trompe sans doute lourdement dans notre manière d’imaginer le futur, mais faire le pari qu’en étant rigoureux dans notre exercice de prospective, on formulera des hypothèses un peu moins fausses que nos concurrents, et qu’in fine l’on pourra prendre de meilleures décisions qu’eux ; en tout cas de moins mauvaises.

 « Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible » disait Antoine de Saint-Exupéry. Puissent les décideurs européens garder en tête cette maxime.  

 

 


[1] Cela implique d’ailleurs sans doute de rester très modéré face aux envies de mutualisation des moyens entre pays. Imaginons par exemple que la France et l’Allemagne, pays souverains, décident de mutualiser la maintenance de leurs hélicoptères. Ainsi les régiments de techniciens deviennent des ensembles parfaitement intégrés comprenant des soldats français et allemands imbriqués intimement. Demain, alors qu’une crise éclate quelque part sur le globe, la France décide d’intervenir. Naturellement, pour mener à bien sa mission, l’Armée française a besoin de ses hélicoptères. Or, le gouvernement allemand, lui, fidèle à sa politique non interventionniste à l’international, refuse catégoriquement de s’engager. Ce faisant, il refuse également que tout soldat allemand participe à des opérations. Le régiment de maintenance des hélicoptères est alors inopérant, les hélicoptères du même coup aussi, et la France ne peut finalement intervenir comme elle le souhaitait. Une mutualisation des moyens (armée) sans mutualisation de la direction de ces moyens (diplomatie) est une perte de souveraineté globale.

[2] Tous les chiffres viennent du rapport L’année stratégique 2019 l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS). A noter qu’on peut trouver des divergences de chiffres de l’ordre de 10 à 20% selon les sources. Cela vient des méthodes de calcul (prise en compte ou non des pensions aux anciens combattants, des polices sous statut militaire, etc.). A fortiori, dans le cas de la Chine, le budget réel est difficile à estimer du fait de l’opacité du gouvernement chinois. Enfin, il faut noter que la comparaison brute présente certaines limites : du fait des différences de coût de la vie selon les pays, à compétence et équipement similaire, un soldat chinois ou russe coûte moins cher qu’un soldat américain ou danois. Il en va de même pour tous les matériels militaires : Avions, Chars, Navires, etc.   

[3] Voir l’excellent rapport de l’IFRI sur l’explosion des coûts militaires : Sophie Lefeez, « toujours plus chers ? Complexité des armements et inflations des coûts militaires », Focus stratégique, n°42, février 2013.

[4] Pour le cas français de fonte des effectifs à iso budget, illustration par l’article de l’IFRAP de mars 2018 : « Combats de haute intensité, où en sommes-nous ? »  

[5] Pour la seule période de 2006 à 2015, le nombre de militaires total au sein de l’UE est passé de 1,83 à 1,38 million, soit une baisse de 25% en seulement 9 ans. European Defence Agency, defense data 2006-2016, p. 16    

[6] Le document complet est disponible ici : https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/031208ESSIIFR-3-2cle06292e.pdf

[7] L’espérance de vie chute ainsi de 5 ans entre 1989 et 1994 et le PIB/hab dégringole de moitié. Voir Gouline, Konstantin, et Vladimir Iline. « Le niveau de vie en Russie 1991-2004. Des inégalités croissantes », Le Courrier des pays de l’Est, vol. 1051, no. 5, 2005, pp. 42-56.

[8] Veronika Dorman, « Syrie, la victoire cathodique de Vladimir Poutine », Libération, 14 octobre 2015

[9] 1ères et 2e guerres de Tchétchénie entre 94 et 96 et 99 et 2000 / Guerre d’Ossétie du Sud en août 2008.

[10] Voir Franck Berteau, « États baltes, la peur de l’invasion », Arte, 5 mai 2015

[11] Nicolas Gallant, « La Chine pourrait devenir la première économie mondiale dès les années 2020 », Capital.fr, 25 juillet 2018

[12] Frédéric Lemaître, Simon Leplâtre, « Avec les nouvelles technologies Made in China 2025, Pékin rêve d’autarcie », Le Monde, 27 janvier 2019

[13] Exemple avec Top Gun 2, suite du mythique film de guerre de 1986 qui sortira en 2020. La veste du héros principal a été modifiée discrètement par rapport au premier film pour supprimer les emblèmes de Taïwan et du Japon afin de ne pas déplaire au public et aux autorités chinoises. Ce cas, pour anecdotique qu’il soit, illustre bien l’autocensure dont peut faire preuve l’industrie culturelle pour plaire à Pékin et aux consommateurs chinois. 

[14] Sébastien Seibt, « Comment Pékin organise la surveillance 2.0 des Ouïghours », France 24, 18 février 2019

[15] Vincent Groizeleau, « La chine conforte sa position de seconde flotte mondiale », Mer et Marine, 6 février 2019

[16]  Voir l’excellent dossier de l’IRIS : « Les défis sécuritaires en mer de Chine méridionale » : https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2017/10/Asia-Focus-47.pdf

[17] Pour une analyse détaillée de la stratégie des routes de la soie : Vicenty, Christian. « Les nouvelles routes de la soie : ambitions chinoises et réalités géopolitiques », Géoéconomie, vol. 81, no. 4, 2016, pp. 133-158.

[18] Derek Perrotte, « Marchés publics : la Commission européenne veut riposter face à la Chine », Les Échos, 18 mars 2019

[19] Jean Quatremer, « Chine, quand l’Europe se réveillera… », Libération, 25 mars 2019

[20] Julien Lausson, « L’Europe observe avec attention les risques autour de la 5G et Huawei », Numerama, 24 Juillet 2019

[21] Allant jusqu’à stationner 400 000 soldats sur le continent européen au plus fort des tensions entre les deux blocs. Voir l’évolution du nombre de troupes américaines en Europe depuis 1945 : https://bit.ly/2nLC2OM   

[22] Maya Kandel, Les États-Unis et le monde, de George Washington à Donald Trump, Paris, Perrin, 2018, 193 pages 

[23] Voir à ce propos le très bon papier de Michel Goya : Goya, M. (2007). Dix millions de dollars le milicien: La crise du modèle occidental de guerre limitée de haute technologie. Politique étrangère, printemps(1),pages 191-202.

[24] « America, it is time to focus on nation building here at home » extrait du discours de Barack Obama du 22 juin 2011 sur le retrait américain d’Afghanistan : https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2011/06/22/remarks-president-way-forward-Afghanistan

[25] Article détaillé :  Le Monde avec AFP, « Au sommet de l’OTAN, Trump déconcerte ses alliés », Le Monde, 11 juillet 2018 

[26] Document complet consultable ici : https://dod.defense.gov/Portals/1/Documents/pubs/2018-National-Defense-Strategy-Summary.pdf

[27] Étienne Goetz, « Les marchés financiers vivent au rythme de la guerre commerciale », Les Echos, 30 mai 2019

[28] Article détaillé : Barthélémy Courmont, « La Chine, une obsession américaine », Les grands dossiers de la diplomatie, n°50, Avril-Mai 2019.

[29] Philippine robert, « L’Europe peut-elle profiter de l’affrontement entre les Etats-Unis et la chine ? », Capital, 28 novembre 2018

[30] Cyrille Bret, Florent Parmentier, « Vers un scénario d’alliance entre Riyad-Moscou au Moyen-Orient ? », Diploweb, 11 octobre 2017

[31] Vincent Jauvert, « Comment Hollande avait prévu de frapper la Syrie », L’Obs, 29 septembre 2013

[32] Il n’entre pas dans le cadre de cet article de savoir si bombarder Assad était une bonne décision ou pas. La démonstration vise à souligner qu’en dépit d’une volonté politique, les Européens n’ont pu agir seuls à cause des limites de leur outil de défense.

[33] Valentine Pasquesoone, « Syrie : Quelles peuvent-être les conséquences du retrait des troupes américaines », France Info, 21 décembre 2018

[34] France (60 Mrds) + Grande-Bretagne (57) + Pays-Bas (11,5) + Belgique (4,5) + Danemark (4,3). Chiffres SIPRI

[35] Toute les citations viennent de : Sylvie Kauffmann, « Ce n’est pas encore la révolution de l’Europe-puissance, mais il se passe quelque chose dans la tête des Européens », Le Monde, 11 septembre 2019

[36] Olivier Tosseri, « Comment Salvini prépare son retour », Les Echos, 4 septembre 2019

[37] Catherine Chatignoux, « L’euroscepticisme progresse dans toute l’Europe », Les Echos, 9 juin 2016

[38] David Brichard, « F-35 : un avion inapte au combat selon un rapport indépendant américain », RTBF, 27 mars 2019

[39] Voir aussi l’excellent article de fond de Portail-Aviation qui retrace l’histoire du F-35 : Yves Pagot, « Les déboires du programme F-35 ou le paradoxe de Zénon », Portail-Aviation, 3 août 2018

[40]  Pour le cas du lobbying sur le F-35 en Belgique : Anne Xuan Nguyen, Christophe Wasinski, « Remplacement des F-16 : comment le F-35 est devenu un appareil « incroyable » ? », Le Soir, 10 février 2018

[41] Jean-Yves Haine, « L’Otan à 70 ans, retour à l’essentiel », ILERI, 5 avril 2019

[42] Laurent Lagneau, « Les États-Unis critiquent les initiatives de l’UE en faveur de l’industrie européenne de la défense », OPEX 360, 15 mai 2019

[43] Pour plus de détails sur ces trois initiatives, voir : https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/defence-security/

[44] Laurent Lagneau « Mme Parly répond aux critiques américaines sur les projets visant à renforcer l’autonomie stratégique européenne », OPEX 360, 23 mai 2019

[45] Comme le professe Yuval Noah Harari dans son ouvrage Homo deus. Une brève histoire de l’avenir, Paris, Albin Michel, 2017

[46] Comme le pensent les défenseurs de la « collapsologie » comme Pablo Servigne et Raphaël Stevens, auteurs de Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Paris, Seuil,  2015